Mesdames et Messieurs les parlementaires et élus locaux,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Je remercie Les Echos de m'avoir invité à ce forum. Le hasard
- mais est-ce un hasard - veut que j'intervienne le lendemain du jour où,
d'une part, l'appel aux candidatures à la 4G mobile a été
(enfin) lancé, sur la base des propositions de l'ARCEP, et, où,
d'autre part, l'Autorité publie ses décisions relatives à
la régulation asymétrique des marchés du haut et du très
haut débit.
L'arrivée du très haut débit conduit à une véritable
révolution de nos réseaux de communication. Celle-ci appelle un
nouvel environnement réglementaire dont l'élaboration a légitimement
suscité de nombreux débats. En effet, il n'existe pas aujourd'hui
dans le monde un modèle unique de déploiement de ces nouveaux
réseaux.
Pour autant, il est à la fois possible et nécessaire de respecter
les quelques principes qui ont fondé, en France et dans d'autres pays,
le succès du déploiement des réseaux à haut débit.
C'est à l'aune de ces principes que doivent être appréciés
les différents modèles qui sont en train d'émerger. L'occasion
m'est ici donnée de les présenter et d'identifier ceux qui sont
le plus aptes à faire que le très haut débit soit une source
d'innovation et de croissance, au bénéfice des entreprises et
des consommateurs.
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1°/ Conserver les acquis de la régulation dans le contexte du très
haut débit
La régulation du secteur des télécoms s'est fondée
sur une ouverture du réseau de l'opérateur historique permettant
à de nouveaux entrants sur le marché de monter progressivement
dans l'échelle d'investissement et de développer leur propre infrastructure
et ainsi de conquérir leur indépendance, technique et économique.
Cette entrée graduelle a eu l'immense intérêt de respecter
le rythme de croissance et les capacités d'investissement de chacun de
ces opérateurs alternatifs en leur permettant de déployer une
infrastructure de plus en plus capillaire, jusqu'au répartiteur. Il y
a lieu de se féliciter, rétrospectivement, de ce choix, et de
se réjouir du résultat, lorsque l'on sait que le dégroupage
porte aujourd'hui sur près de 85% des lignes téléphoniques.
Ce choix a eu une seconde vertu, celle de permettre l'innovation technologique
et de faire de la France l'un des marchés les plus innovants en matière
de haut débit, par la généralisation des offres multi-services
(triples play) et des " boxs ", au prix le plus bas du monde, compte-tenu
du service rendu.
Enfin, ce choix a permis une animation concurrentielle durable : il suffit
pour cela de regarder les résultats du dernier entrant sur le marché
du haut débit fixe pour voir à quel point ce marché est
dynamique.
Le constat de la réussite de la régulation de la boucle locale
cuivre doit servir de point de référence pour la fibre optique,
non pour reproduire à l'identique un cadre réglementaire qui correspondait
à un réseau existant, celui de l'opérateur historique,
mais pour chercher à en conserver l'esprit, en rendant possible le développement
d'une infrastructure propre à chaque opérateur sur le " dernier
kilomètre ".
Ce rappel étant fait, essayons d'identifier les modèles qui émergent
à travers le monde et de voir ceux qui permettent d'obtenir la meilleure
dynamique pour un pays comme la France.
2°/ Quel modèle pour la régulation des réseaux de
fibre optique ?
On entend ou on lit régulièrement que, comparée à
l'Asie et aux Etats-Unis, l'Europe aurait un retard croissant dans le déploiement
de la fibre optique. Si ces alertes constituent une incitation à mieux
faire, elles ne doivent cependant pas conduire à faire des erreurs de
diagnostic… et donc de prescription. Quels sont les modèles en présence
?
1- On trouve en premier lieu des pays qui, à l'image de l'Australie,
font le choix d'une boucle locale de fibre optique unique, fondée sur
un réseau national d'initiative publique loué aux opérateurs.
A supposer que le déploiement de ce réseau se réalise
comme prévu, il ne permet pas aux opérateurs de se différencier,
techniquement et économiquement, et freinera par conséquent
l'innovation. Or la régulation a précisément permis,
en France, de développer une concurrence par l'innovation et le passage
au très haut débit ne doit pas remettre en cause cette dynamique.
Au demeurant, je ne suis pas certain que le choix australien, qui suppose
la séparation fonctionnelle de l'opérateur historique, ne présente
pas des coûts élevés qui en annuleraient les bénéfices.
Enfin, je rappelle à nouveau que, compte-tenu du droit communautaire
et de nos principes constitutionnels, cette séparation fonctionnelle
ne peut résulter que d'une décision de l'opérateur lui-même
ou du régulateur si ce dernier établit que tous les autres instruments
de régulation ont échoué.
2- On trouve un deuxième modèle proche du premier, prôné
par certains opérateurs, notamment en France, consistant à créer
une structure unique (un consortium) dont ils se partageraient la propriété
et qui serait chargée, pour leur compte, des déploiements. Cette
solution, très séduisante sur le papier, est largement utopique.
Elle nécessite une convergence stratégique de tous les opérateurs
notamment en matière de choix et de planification des investissements
ce qui est peu vraisemblable et pourtant nécessaire, car cette "
structure unique " ne pourra jouir d'aucun monopole. Un des acteurs pourra
donc, à tout moment, bloquer l'ensemble du déploiement. En tout
état de cause, ce scenario, étudié par les pouvoirs publics
fin 2009, n'a pas abouti, loin s'en faut, à un consensus de la communauté
des opérateurs.
3- Troisième modèle : on voit aussi se mettre en place, particulièrement
en Europe du Nord, un modèle de déploiement principalement fondé
sur l'intervention des municipalités. Si ce choix permet des déploiements
rapides, il entraîne aussi un morcellement en autant de petits réseaux
locaux, hétérogènes et discontinus. Cet émiettement
ne répond pas à la conception, notamment du Parlement, de l'aménagement
numérique du territoire. En outre, il privilégie évidemment
les collectivités et les territoires les plus riches.
4- On trouve enfin, c'est le 4ème modèle, des pays dans lesquels
le déploiement de la fibre repose entièrement sur le marché,
comme c'est le cas aux Etats-Unis ou au Japon. Ces situations ne sont pas
comparables avec celle que nous connaissons en France : au Japon, NTT a été
poussé à fibrer son réseau pour faire face au recul massif
de ses parts de marché dans le haut débit ; aux Etats-Unis,
Verizon cherche à répondre à la concurrence des réseaux
câblés, et peut s'appuyer sur une propension des ménages
américains à déjà payer plus de 100$ par mois
pour le haut débit, là où nous payons 30€, soit
40$. Est-ce un modèle exportable ? Au regard de la situation française,
ce recours au seul marché, de même que les " vacances réglementaires
" que certains régulateurs ont tenté, sans succès,
de mettre en œuvre en Europe, n'est donc pas envisageable : elle (il
?) aboutirait à dupliquer les réseaux dans les zones les plus
rentables sans garantir pour autant une couverture progressive de l'ensemble
du territoire.
Ce tour d'horizon est instructif : il permet de mieux comprendre un cinquième
modèle, voie médiane entre monopole et marché que les pouvoirs
publics (Parlement, Gouvernement et régulateur) s'emploient à
mettre en œuvre en France.
3° Le modèle mis en œuvre en France
Les choix opérés par le législateur (loi de modernisation
de l'économie (LME) de 2008 et loi de lutte contre la fracture numérique
de 2009) traduisent la nécessité de concilier trois impératifs
: le maintien de la concurrence dans le très haut débit, la définition
de conditions de déploiement ne représentant pas une charge financière
insurmontable pour les opérateurs et une couverture progressive de l'ensemble
du territoire.
- En premier lieu, la concurrence doit être maintenue et encouragée
sur le très haut débit, car elle garantit l'efficacité
économique des acteurs et permet donc d'offrir des prix et des services
attractifs pour les consommateurs finaux. Toutefois, le législateur
a fait des choix permettant la concurrence de plusieurs opérateurs
de réseaux tout en évitant une duplication inutile et coûteuse
de la boucle locale de fibre optique jusqu'à l'abonné (FttH).
Pour les déploiements hors des grandes agglomérations, soit
sur 95% de la surface du territoire, le recours à la mutualisation
permettra aux opérateurs de mettre en commun plus de 90% des coûts
de déploiement. Il est impensable d'aller au-delà, sauf à
vouloir reconstituer un monopole de fait. Au demeurant, l'économie
attendue qui en résulterait serait dérisoire.
Sur les 5% du territoire restants, soit dans les 150 communes des 20 plus
grandes agglomérations françaises, qui forment la zone très
dense, un degré de mutualisation nettement plus réduit permet
à la concurrence par les infrastructures de s'exercer au plus près
de l'abonné. Sur cette zone, le pourcentage de logements raccordés
est déjà très élevé (21%). Certes 3%
seulement des 5 millions de foyers de cette zone très dense ont souscrit,
pour l'instant, un abonnement FttH mais les opérateurs viennent juste
de lancer leur campagne d'abonnement. Ce pourcentage devrait donc croître
rapidement.
- En second lieu, l'investissement doit également pouvoir être
partagée entre les opérateurs, ce qui, à mon sens, est
le meilleur moyen d'éviter la reconstitution d'un monopole, pour peu
que les opérateurs veuillent investir. Le recours au coinvestissement
permet ce partage, en limitant les risques et la charge d'investissement de
l'opérateur qui déploie le premier tout en offrant aux autres
opérateurs la possibilité de cofinancer dès le départ
ou a posteriori, en fonction de leurs capacités. Je pense que les premiers
accords dans les zones moins denses vont être conclus dans les toutes
prochaines semaines. Pour les opérateurs qui feront le choix, au moins
dans un premier temps, de ne pas coinvestir, une offre d'accès à
la ligne, comparable au dégroupage, est également prévue.
La mutualisation et le cofinancement s'appliquent à l'ensemble des
opérateurs présents sur le marché et répondent
ainsi aux préoccupations des promoteurs tant du modèle de
l'opérateur unique d'initiative publique, que de celui du consortium.
Mais, dans le modèle retenu en France, les capacités d'investissement
et l'autonomie de chaque opérateur sont préservées.
Cette régulation symétrique du marché du très
haut débit fixe n'oublie pas pour autant la position spécifique
occupée par l'opérateur historique pour lequel il n'est pas
question de cesser toute régulation.
C'est ainsi que l'Autorité a publié hier la version définitive
de son analyse des marchés du haut et du très haut débit
fixe. Les obligations de France Télécom y sont renforcées,
notamment par l'extension de l'accès aux fourreaux à l'aérien,
condition indispensable des déploiements horizontaux des opérateurs
alternatifs. Cette obligation devrait augmenter le rythme des déploiements
de ces opérateurs dans le génie civil de France Télécom
qui représentent déjà 3 300 kms de fibre installée,
en croissance de plus de 250% sur un an. Cette analyse de marché
fera l'objet d'un bilan d'ici 18 mois, afin de tenir compte des évolutions
survenues sur ce marché encore naissant et de réapprécier
alors les obligations imposées à France Télécom.
- Enfin, les différents modèles se doivent de garantir la cohérence
territoriale des déploiements. Le cadre mis en place en France, s'il
permet une grande implication des collectivités territoriales dans
le financement et le déploiement des réseaux locaux, entend
garantir la cohérence géographique des déploiements de
tous les opérateurs, publics ou privés, qui ont l'obligation
de se concerter afin d'articuler au mieux les zones arrière des points
de mutualisation dans les zones moins denses.
En complément, le programme national très haut débit
mis en œuvre par le Gouvernement permettra d'affecter une part substantielle
des fonds du grand emprunt à des projets portés par des collectivités
territoriales. En outre, les zones les moins denses du territoire pourront
bénéficier de la montée en débit, pour laquelle
France Télécom devra désormais proposer une offre dont
les tarifs seront régulés par l'ARCEP. Les opérateurs
et les collectivités ont ainsi à leur disposition une palette
de solutions pouvant répondre à la spécificité
de chaque situation locale.
- Comme je l'ai indiqué la semaine dernière à l'occasion
du débat organisé à l'Assemblée nationale par
la députée Laure de la Raudière, les premiers résultats
du modèle économique mis au point par l'ARCEP, qui vient de
le mettre en consultation publique, sont les suivants s'agissant de la réalisation
d'un réseau de fibre optique sur l'ensemble du territoire : un coût
global inférieur à 25 milliards d'euros ; un financement de
15 milliards d'euros environ par les opérateurs et de 10 milliards
d'euros par les collectivités publiques. Le tout sur 15 ans, soit,
en moyenne, chaque année, 1 milliard d'euros de financement privé
et 600 millions de financement public (européen, national et local).
Il ne s'agit donc, en aucun cas, pour un pays comme la France, d'un "
mur d'investissement " si l'on considère que, sur la même
période, ce sont environ 75 milliards d'euros (donc 3 fois plus) qui
seront dépensés pour le réseau routier.
Nous disposons ainsi d'un modèle de régulation du très
haut débit qui préserve les acquis de plus d'une décennie
de concurrence sur le secteur tout en reconnaissant la nécessité
de fournir aux opérateurs des mécanismes nouveaux visant à
sécuriser leurs investissements et d'offrir aux collectivités
un cadre adapté à une intervention au plus près des
besoins locaux. Ce modèle est aussi proportionné : il nous
préserve de mesures plus radicales dont il ne faut ni surestimer
les vertus, ni sous-estimer les risques.
- Comme on vient de le voir, l'aménagement numérique du territoire
occupe une place importante dans les missions confiées au régulateur
pour les réseaux à très haut débit. Ce qui est
vrai pour le fixe l'est également pour le mobile. Le déploiement
des réseaux de téléphonie de quatrième génération
permettra en effet d'offrir, plus rapidement que ne le fera la fibre, un accès
à des débits élevés sur l'ensemble du territoire.
Les textes nécessaires ont été publiés hier au
Journal officiel, sur la base des propositions faites par l'ARCEP fin mai.
Ils fixent des obligations de couverture nationale et départementale
élevées et prévoient que les opérateurs lauréats
devront prioritairement déployer dans une zone représentant
18% de la population et 63% de la surface. Les fréquences nécessaires
à ces déploiements seront attribuées à l'automne
pour celles de la bande 2,6 GHz et début 2012 pour celles de la bande
du dividende numérique (800 Mhz). Comme pour la fibre, des règles
de mutualisation sont prévues. Elles permettront d'accélérer
les déploiements tout en minimisant le niveau d'investissement que
les opérateurs devront consentir. Contrairement à ce qui a parfois
été dit ou écrit récemment, la finalité
concurrentielle n'est, quant à elle, pas oubliée grâce
à plusieurs mesures : la garantie de l'attribution de quatre licences
sur la bande 2,6 ; l'existence de 4 lots dans la bande 800 ; des plafonds
de cumul prévus sur les deux bandes ; la forte incitation à
l'accueil de full MVNO ; enfin, l'encouragement à la mutualisation
qui facilitera le déploiement des plus petits opérateurs.
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Je voudrais conclure mon propos en rappelant ce qui est en jeu : un mouvement
planétaire de renouvellement des réseaux de communications, renouvellement
qui sera décisif pour l'avenir des entreprises de télécommunications
et, au-delà, de l'économie dans son ensemble.
Les pouvoirs publics se sont employés, depuis trois ans, à fournir
une réponse aux questions que pose ce contexte nouveau. Le moment est
venu pour les entreprises du secteur d'investir, de trouver des clients et d'en
tirer les pleins bénéfices. C'est à cette condition que
les opérateurs français seront en mesure d'assurer leur place
dans la révolution numérique qui s'annonce. J'ai confiance dans
leur capacité à préserver ce qui a fait l'excellence de
ce secteur en France.
Je vous remercie.