Monsieur le président du Conseil général,
Monsieur le député,
Monsieur le président de Manche numérique,
Mesdames et Messieurs les élus,
Monsieur le représentant du préfet,
Mesdames et Messieurs,
Je vous remercie de l'accueil que vous nous avez réservé et je
salue la qualité de nos échanges de ce matin. Ils témoignent
de votre implication de longue date dans le numérique et de votre volonté
d'améliorer l'accès des habitants, des entreprises et des services
publics de la Manche aux communications électroniques.
De telles rencontres sont essentielles pour l'ARCEP : elles nous montrent la
façon dont s'appliquent, sur le terrain, le cadre défini par l'Autorité
et les difficultés qui peuvent parfois apparaître ; elles offrent
également à l'Autorité la possibilité de rappeler
son engagement auprès des collectivités territoriales avec lesquelles
elle entretient un dialogue constant.
Nos échanges de ce matin et les débats portés, ces derniers
temps, par les collectivités territoriales et leurs représentants,
expriment une volonté, pour les collectivités, de pouvoir maîtriser
la montée de leur territoire vers le très haut débit. C'est
à cette attente que je souhaiterais apporter aujourd'hui quelques éléments
de réponse.
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* *
Où en sommes-nous ?
Le passage au très haut débit est une entreprise de long terme
qui va nécessiter la mobilisation d'investissements importants, estimés
par l'ARCEP à environ 24 milliards d'euros, dont 2 environ ont déjà
été réalisés, et qui vont s'étaler dans le
temps. Les déploiements ont été engagés dès
2008 dans les grandes villes mais n'ont véritablement démarré
qu'avec l'adoption de la décision de l'ARCEP de décembre 2009.
Aujourd'hui, la fibre passe à proximité d'environ 5 millions de
logements, le nombre de logements éligibles au FttH a augmenté
de 33% en un an s'établissant à 1 200 000. Le génie civil
loué à France Télécom par les opérateurs
alternatifs a augmenté de 150% en un an (4 500 kms) et la mutualisation,
qui permet aux consommateurs d'accéder aux offres de plusieurs opérateurs,
concerne trois fois plus de logements qu'en 2010 (336 000 sur les 1 200 000
éligibles).
Le taux de pénétration a commencé, lui aussi, à
décoller : le nombre d'abonnés au très haut débit,
à la fois par le FttH et le FttB, dépasse désormais un
demi-million (555 000), en augmentation de 52% sur un an. Une étude publiée
cette semaine par le FttH Council Europe rappelait d'ailleurs que la France
est, parmi les cinq grands Etats européens, celui où le nombre
d'abonnés était le plus élevé et croît plus
vite. Ce taux d'abonnement n'est pas encore assez élevé et il
appartient aux opérateurs d'assurer la promotion de la fibre. Cela étant
dit, le mouvement initié dans les zones très denses et qui s'amplifie,
s'engage maintenant dans les zones moins denses.
Pour ces zones, le cadre réglementaire a été défini
en début d'année et s'est concrétisé par l'annonce,
dès le printemps, des intentions de déploiement des opérateurs
auprès du commissariat général à l'investissement.
En outre, le premier accord de co-investissement ab initio en zones moins
denses a été signé en juillet entre Free et France Télécom,
portant sur 1300 communes et 5 millions de logements. Des accords similaires
avec les autres opérateurs vont suivre dans les prochaines semaines et
seront complétés par des accords de co-investissement a posteriori.
Le paysage se met donc en place, ce qui était essentiel pour que les
collectivités aient des repères pour agir. Cela permet à
un dialogue transparent de s'engager localement entre l'ensemble des parties
prenantes au déploiement de la fibre. Vous êtes appelées
à y occuper une place centrale et l'ARCEP rappellera aux opérateurs
qu'ils doivent y participer activement et de façon transparente, non
seulement à Paris mais aussi sur le terrain, dans chaque département
ou région.
Je voudrais rappeler en deuxième lieu que la liberté des collectivités
territoriales à déployer des réseaux, qui est très
grande, est également une responsabilité
Depuis 2004, les collectivités ont joué un rôle décisif,
qu'il est important de souligner, dans le succès du haut débit
fixe en France. Certaines, comme la Manche, ont été pionnières
et ont commencé à investir dès le début des années
2000. Par la mise en place de réseaux d'initiatives publiques portant
principalement sur les réseaux de collecte, vous avez contribué
à étendre le champ du dégroupage, au-delà de ce
que les opérateurs alternatifs auraient pu réaliser seuls. Vous
avez ainsi à la fois amené la concurrence sur de nouveaux territoires
et assuré un accès au plus grand nombre à ce bien désormais
essentiel qu'est internet. Forts de l'expérience acquise, vous envisagez
désormais de renouveler cet engagement pour le déploiement des
réseaux FttH.
Il est légitime que les collectivités veuillent assurer à
leurs habitants un très large accès à des offres à
très haut débit dans les meilleurs délais. Elles disposent
pour cela d'une possibilité unique de participer, en tant qu'opérateur,
au déploiement des réseaux FttH. Ce statut, prévu par la
loi, depuis 2004, leur offre une très grande liberté d'intervention
et de financement, limitée uniquement par l'impossibilité de subventionner
des projets, au-delà de certaines limites, ce qui constituerait des aides
d'Etat proscrites par le droit communautaire.
Mais cette liberté s'accompagne d'une responsabilité, puisque,
en tant qu'opérateurs sur les marchés de gros, vous êtes
soumis aux mêmes obligations que les opérateurs privés.
- Vous devez veiller à ce que vos projets reposent sur un bilan économique
solide, tenant compte de l'existence de concurrents potentiels, dès lors
que vos déploiements, pas plus que ceux des opérateurs privés,
ne peuvent bénéficier de droits exclusifs ou spéciaux conduisant
à la constitution de monopoles locaux. En effet, il ne peut y avoir,
par hypothèse, coexistence entre liberté d'action et monopole.
Certains projets en cours, comme celui de l'Auvergne, montrent que le modèle
économique d'un projet ne suppose pas nécessairement une péréquation
locale entre zones denses et moins denses. Celle-ci n'est toutefois pas interdite
par principe.
- Autre obligation : celle de porter une très grande attention
à la qualité de l'architecture retenue pour vos déploiements
et des systèmes d'information employés.
- Vous devez, enfin, définir des offres d'accès raisonnables
pour assurer la venue rapide d'opérateurs de détail.
Mais, pour que les investissements des collectivités atteignent pleinement
leurs objectifs, ils doivent être le résultat d'une étroite
concertation avec l'ensemble des parties prenantes, notamment les opérateurs
privés.
Je voudrais insister, en troisième lieu, sur le fait que l'intervention
des collectivités territoriales doit résulter d'une planification
stratégique impliquant les collectivités et les opérateurs
privés
Les schémas directeurs territoriaux d'aménagement numérique
(SDTAN), tels qu'ils résultent notamment des dispositions de la loi Pintat,
sont des instruments essentiels de planification stratégique des déploiements
et d'articulation entre l'investissement privé et l'intervention publique.
Ils doivent, pour cette raison, être réalisés avec le plus
grand soin. J'estime, comme certains élus, que ces schémas doivent
devenir obligatoires. Mais, à condition que soit bien précisé
par le législateur que la mission confiée aux collectivités
locales, celle d'élaborer des schémas directeurs, est une prérogative
de puissance publique, qu'aurait pu exercer l'Etat et que le législateur
a choisi de décentraliser. C'est une bonne chose, mais cela emporte des
conséquences. Cela implique que, lorsqu'un département élabore,
avec tous les acteurs publics et privés concernés, un tel schéma,
il a un rôle spécifique et distinct de celui qu'il aura, le cas
échéant, en réalisant un réseau d'initiative publique.
Dans le premier cas, il a une mission régalienne et élabore un
document qui concerne tous les acteurs ; dans le second, il a un rôle
d'opérateur. Autrement dit, quand vous élaborez, au sens de la
loi Pintat, un schéma directeur départemental, vous n'élaborez
pas le schéma directeur de la personne morale qu'est le département,
mais celui du territoire du département sur lequel se déploient
et vont se déployer des réseaux de tous les acteurs publics et
privés. Vous devez donc être très vigilants pour éviter
tout conflit d'intérêt, pour vous-mêmes, ou pour les prestataires
qui travaillent pour vous.
Ces schémas, pour remplir leur objectif de planification stratégique,
doivent passer par une étroite concertation entre les collectivités
et les opérateurs. Car, de même qu'il est indispensable que les
collectivités tiennent compte des projets de déploiement des opérateurs
pour définir leurs projets, il est indispensable que les opérateurs
précisent et respectent leurs intentions de déploiement. Des travaux
sont menés, en ce sens, par l'Autorité, notamment dans le cadre
du GRACO, groupe d'échange entre l'Autorité, les collectivités
et les opérateurs, dont la réunion plénière annuelle
se tiendra le 6 décembre prochain.
La procédure d'examen des dossiers de demandes de subventions auprès
du commissariat général à l'investissement, au titre du
fonds national pour la société numérique (FSN), prévoit
également une étape formelle de consultation. L'ARCEP a accepté
de prêter son appui technique à cette procédure et publiera,
à partir du 1er octobre, les informations que les collectivités
territoriales lui transmettront. Ces données permettront d'identifier
le périmètre des déploiements des RIP. Les opérateurs
privés auront alors deux mois pour faire part à la collectivité
de leurs projets de déploiement sur les territoires concernés
par ces RIP. L'Autorité a rendu publiques, ce matin, les conditions de
dépôt et de publication de ces dossiers.
Enfin, l'ARCEP estime que le financement national issu des investissements
d'avenir est essentiel pour soutenir, en complément des financements
européens, l'effort financier des collectivités. Au-delà
des 900 millions d'euros déjà prévus, au titre des investissements
d'avenir, il est nécessaire - je l'ai répété à
maintes reprises - de confirmer le financement pérenne de l'Etat, à
travers une alimentation durable du FANT créé par la loi Pintat.
C'est notamment à travers ce financement pérenne que pourra se
faire la péréquation entre les territoires.
Je terminerai en rappelant les mesures d'accompagnement des déploiements
des collectivités qui ont été prises
La bonne adéquation des investissements publics et privés est
essentielle afin que chacun prenne une juste part de l'effort à réaliser
pour assurer la couverture du territoire en FttH, mais il est également
nécessaire d'améliorer les conditions d'intervention des collectivités.
L'Autorité s'y est employée en travaillant avec France Télécom
à l'amélioration de l'offre LFO.
Les collectivités, en disposant désormais d'une meilleure information
sur la disponibilité réelle de la collecte de France Télécom,
seront mieux à même de cibler leurs investissements. Ces progrès
permettront de poursuivre les dégroupages sur des NRA de petite taille
et faciliteront la migration vers le FttH. L'Autorité a ainsi engagé
une réflexion générale sur les besoins en matière
de collecte, pour le FttH comme pour les réseaux 4G, et les meilleurs
moyens d'y répondre.
Naturellement, ces évolutions s'adressent surtout aux collectivités
qui n'ont pas encore ou pas complètement investi sur la collecte, alors
que la Manche a été un précurseur dans ce domaine.
L'Autorité mettra enfin à la disposition des collectivités,
au début de l'année prochaine, un modèle géographique
permettant d'évaluer localement le coût des déploiements
à réaliser pour la montée vers le très haut débit.
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Nous avons en France, collectivement, et d'une façon générale,
tendance à sous-estimer les forces dont dispose notre pays. N'est-ce
pas une autre façon d'être orgueilleux que de penser que, si l'on
n'est pas le meilleur, on ne peut alors qu'être le plus mauvais ? Cette
remarque vaut pour les infrastructures de communications électroniques.
La France bénéficie, rappelons-le, de réseaux, fixes et
mobiles, de grande qualité, d'une concurrence dynamique et des moyens
de maintenir une infrastructure de premier ordre, facteur d'attractivité
économique de ses territoires.
Il y a donc lieu de se montrer à la fois exigeants et patients : le
cadre est désormais établi, les opérateurs ont déjà
investi près de deux milliards d'euros (entre les opérateurs privés
et les RIP) et prévoient pour les années à venir des investissements
importants en zone dense comme en zone moins dense ; les collectivités
territoriales ont démontré à la fois leur ambition et leur
compétence. Elles disposent désormais - depuis la publication
d'une offre régulée de montée en débit - d'une palette
complète d'instruments à leur disposition pour répondre
à leurs besoins : vos projets en sont un excellent exemple, combinant
très haut débit et montée en débit, solutions fixes
et mobiles.
Le cadre réglementaire actuel n'est ni le " modèle américain
" de libéralisme absolu, ni, à l'inverse, la recréation,
selon le " modèle australien ", qui n'existe que sur le papier,
d'un monopole proscrit, en tout état de cause, par le droit communautaire.
Il constitue, au contraire, un compromis pragmatique et équilibré
entre une concurrence porteuse d'innovations et une mutualisation gage de rationalisation
des investissements. Il commence à porter ses fruits. La modification
prématurée de ce cadre aurait pour premier effet de placer les
opérateurs, publics comme privés, dans une situation d'attentisme
et repousserait le déploiement. Nous risquerions, in fine, de faire porter
l'essentiel de l'effort sur les finances publiques locales et nationales. Est-ce
notre objectif ?
Pour autant, rien n'est gravé dans le marbre et l'Autorité demeure
vigilante à l'évolution du marché. Comme nous l'avons prévu
dès le départ, nous évaluerons, d'ici à la fin de
l'année prochaine, notre analyse des marchés du haut et du très
haut débit et réviserons, le cas échéant, les obligations
asymétriques imposées à l'opérateur puissant.
Je vous remercie à nouveau, Messieurs les présidents, Mesdames
et Messieurs, pour votre accueil et souhaite que ces échanges francs
et constructifs vous aient été aussi profitables qu'ils le sont
à l'Autorité.