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14 juin 2016

"Dans les télécoms d'entreprise, deux acteurs, ce n'est pas assez" : Sébastien Soriano, président de l'Arcep, répond aux questions de La Tribune (14 juin 2016) 

A la tête de l’Arcep, le régulateur des télécoms en France, Sébastien Soriano critique le duopole d’Orange et de SFR sur le marché professionnel. Pour favoriser la concurrence, il mobilise ses outils pour faire émerger un troisième acteur.

C'est un grand coup de pied dans la fourmilière. Ni plus ni moins. A la tête de l'Arcep, le régulateur des télécoms en France, Sébastien Soriano s'attaque ce mardi [14 juin 2016], à l'occasion de la publication de deux documents (dont un estampillé de "doctrine", une première pour l'institution), au marché des télécoms professionnelles. Moins médiatisé que celui des télécoms grand public, ce marché n'en pèse pas moins 10,6 milliards d'euros, soit près d'un tiers du secteur global. Ce segment est particulièrement stratégique: à l'heure de la révolution numérique, disposer d'une bonne connectivité devient fondamental pour les entreprises, qu'on soit une startup ou un géant du CAC 40.

Pour Sébastien Soriano, ce marché n'est clairement pas assez concurrentiel. Il faut dire qu'aujourd'hui, celui-ci est largement dominé par Orange (avec une part de marché d'environ 70%) et SFR (20%). Bouygues Telecom, pour sa part, n'en possède que 5%. Quant à Free, l'opérateur de Xavier Niel, il boude ce marché depuis ses débuts. Pour l'ouvrir davantage à la concurrence, le patron de l'Arcep affirme, en exclusivité à La Tribune, qu'il veut favoriser l'émergence d'un nouvel acteur face au duopole actuel. A ses yeux, le déploiement de la fibre dans tout l'Hexagone (via le Plan France très haut débit) constitue une opportunité de choix pour épauler un nouvel entrant. Explications.


LA TRIBUNE - Dans vos documents, vous critiquez ouvertement le fait que le marché des entreprises est dominé par Orange et SFR. Vous plaidez pour l'arrivée d'un troisième acteur. Pourquoi est-ce, d'après vous, un impératif ?

SEBASTIEN SORIANO - Effectivement, ce que nous voulons, c'est une ouverture réelle de ce marché à la concurrence. Nous ne voulons plus que les entreprises soient la variable d'ajustement de ce secteur. Nous voulons une concurrence réelle sur ce marché. Et cette concurrence, elle doit passer par un troisième opérateur. Orange reste très puissant. Pour mémoire, l'Autorité de la concurrence a sanctionné l'opérateur historique de manière très vigoureuse à la fin de l'année dernière pour des pratiques de verrouillage du marché. A côté, SFR-Numericable est le challenger de référence. Mais à l'Arcep, nous avons une conviction profonde : deux acteurs, ce n'est pas assez. Nous ne croyons pas au duopole.

Pourquoi ? Parce que cette situation ne permet pas d'entretenir une dynamique d'investissement, d'innovation et de tarification suffisamment forte. L'expérience montre qu'au bout d'un moment, les deux gros se regardent toujours en chien de faïence... Notre conviction, c'est que "two is not enough" et que trois acteurs - voire plus - sont nécessaires. Surtout, nous pensons que c'est le bon moment. Il y a un alignement des astres pour ouvrir le marché pour permettre à un troisième pôle de se structurer.

Ce momentum, quel est-il ?

C'est la fibre. Avec le déploiement actuel, nous avons la possibilité de faire de la fibre professionnelle un marché de masse, et ainsi de sortir de « l'artisanat de luxe » qui le caractérise aujourd'hui. Aujourd'hui, sur le fixe, le cœur du marché, ce sont les offres sécurisées SDSL [sur le réseau cuivré, NDLR]. Elles sont de bonne qualité et permettent des débits convenables. Mais à nos yeux, il y a une vraie opportunité pour que ce marché-là bascule massivement vers la fibre, ce qui peut générer des opportunités. Dans l'histoire des télécoms, c'est souvent lorsqu'il y a des changements technologiques que de nouveaux acteurs entrent sur le marché.

Mais évidemment, cela suppose de sortir du marché du sur mesure. Aujourd'hui, les offres de fibre pour les entreprises sont en majorité des offres dites de "fibre dédiée". En clair, chaque site d'une société peut accéder à la fibre. Mais celle-ci est déployée à sa demande, depuis le réseau de l'opérateur. En clair, il faut mobiliser une pelleteuse, creuser un trou, poser un fourreau, y glisser la fibre, puis effectuer le raccordement. Cela coûte extrêmement cher, et s'avère souvent hors de prix pour une PME ou une startup. C'est la raison pour laquelle nous voulons profiter du déploiement de la fibre dans tout le pays [via le Plan France Très haut débit] pour que ce même réseau connecte aussi les entreprises. Ce qui permettra, grâce à une concurrence plus forte, de proposer un éventail d'offres à différents prix et plus adapté aux besoins et moyens des entreprises.


Qui pourrait être ce troisième acteur ? Peut-être Coriolis, cet opérateur virtuel qui souhaitait reprendre les activités entreprises de Bouygues Telecom lorsqu'Orange voulait le racheter ?

Le rôle de l'Arcep n'est pas de favoriser tel ou tel opérateur. Notre travail, avec nos outils de régulation, c'est de créer un espace d'opportunité pour faire de la place à un nouvel entrant, pas de choisir qui est cet acteur. C'est la raison pour laquelle nous avons élaboré un document dit de "doctrine". Il s'agit d'une première dans l'histoire de l'Arcep, avec l'ambition de donner un véritable signal au marché. Je suis confiant dans le fait que des entrepreneurs sauront saisir cette opportunité car certains acteurs nous ont déjà montré qu'ils avaient faim. Parmi eux, il y a effectivement Coriolis. Mais on peut aussi citer Kosc Telecom, qui est un consortium autour de plusieurs entrepreneurs, dont Octave Klaba, le fondateur d'OVH et numéro un des services de cloud en Europe... Il y a également Bouygues Telecom, qui pourrait saisir cette occasion pour se renforcer... Mais encore une fois, il n'est pas question pour nous de privilégier qui que ce soit.


Actuellement, beaucoup de petits opérateurs se plaignent d'une concurrence parfois "déloyale" d'Orange. Sur certaines offres pourtant régulées de l'opérateur historique, à destination exclusive des alternatifs, ils arguent que les prix sont trop élevés pour être compétitif vis-à-vis d'Orange Business Services (OBS)... Que comptez-vous faire ?

C'est une question très importante. Elle porte sur la discrimination éventuelle d'Orange entre ses propres offres aux entreprises, et les prestations qu'il fournit aux opérateurs alternatifs pour accéder à ce même marché. Nous sommes conscients que ce problème peut exister. Pour tout vous dire, nous espérions un peu qu'Orange s'était discipliné depuis l'ouverture à la concurrence des télécoms, il y a bientôt 20 ans... Mais la condamnation de l'opérateur historique par l'Autorité de la concurrence [à 350 millions d'euros en décembre dernier] a constitué un vrai signal d'alerte. Pour garantir une non-discrimination, nous souhaiterions renforcer nos outils de contrôle. Lors de notre analyse du marché de la fibre à la mi-juillet, nous allons ouvrir ce sujet à une consultation publique.
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Pour développer le marché des télécoms professionnelles, vous misez sur une notion nouvelle sur le secteur : la "transparence sur la qualité". En quoi consiste-t-elle ?

Un de nos axes de travail à l'Arcep est ce que nous appelons la régulation par la data. En clair, il s'agit de développer des outils pour fournir un maximum d'informations aux utilisateurs pour qu'ils puissent choisir leur opérateur en connaissance de cause. Et pas simplement en étant happés par la publicité et le marketing. D'après nous, c'est un moyen puissant pour stimuler la concurrence. Le problème, c'est que si le consommateur est bien conscient du prix qu'il paye pour un abonnement, tel n'est pas toujours le cas concernant la qualité du service auquel il souscrit. Sur le marché grand public, nous voulons par exemple qu'il soit conscient de la qualité de la couverture des réseaux mobiles par les différents opérateurs.

Sur le marché des entreprises, nous voulons faire de même. Nous voulons mettre sur la table les différentiels de qualité de service des différents opérateurs en fonction de leurs prix. Concrètement, si des offres intermédiaires voient le jour dans le cadre d'une concurrence accrue, nous voulons que l'entreprise sache précisément ce qu'elle gagne en passant d'un service de connectivité de 50 euros à 200 euros, et ce qu'elle perd en passant de 1.000 à 200 euros. Ce chantier est complexe car mesurer la qualité n'est pas chose aisée. Mais c'est clairement un de nos axes de développement.


Sur le fond, le marché des télécoms aux entreprises apparaît stratégique. La digitalisation des entreprises françaises, essentielle pour leur compétitivité, en dépend. Or, sur ce front, l'Hexagone est très en retard. Dans l'Union européenne, la France échoue à une piètre 18e place d'après le classement de la Commission...

C'est justement parce que le sujet est grave que l'Arcep s'attaque frontalement au marché des entreprises. Cette fameuse 18ème place, franchement, elle ne me rassure pas. Surtout à l'heure où la compétitivité de notre économie dépendra en partie, demain, de la capacité des entreprises à se saisir des outils numériques pour se transformer, innover, et bousculer leur business model. La numérisation des entreprises, ce n'est pas simplement disposer d'un site Internet. Aujourd'hui, énormément d'usages basculent sur le cloud [informatique dématérialisée]. Quant aux "chatbots"(*), ils promettent de transformer toute la relation client ces prochaines années... En résumé, la connectivité est quelque chose de majeur. Ce n'est pas un hasard si le Conseil national du numérique a fait de ce sujet sa nouvelle priorité. Je ne suis pas le seul à tirer la sonnette d'alarme. Je ne dis pas que la bataille est perdue... Mais nous sommes à la croisée des chemins. On doit se réveiller rapidement.


Vous misez finalement tout sur le Plan France Très haut débit pour favoriser la concurrence sur ce marché. Mais, même si les derniers chiffres montrent une augmentation du nombre d'abonnés à la fibre, le chemin semble encore bien long...

Je pense que les fondamentaux sont là. Je suis persuadé qu'on a le bon modèle de déploiement, même si oui, l'investissement des opérateurs pourrait aller plus vite. En revanche, il ne faut pas oublier la capacité de monétisation de la fibre par les acteurs. Or aujourd'hui, le contexte propre à la France, c'est qu'on a un haut débit de grande qualité. On ne le rappelle pas assez, mais nous sommes le deuxième pays au monde en termes de connectivité à 10 mégabits, le premier étant la Corée du Sud. Résultat, il y a une vraie difficulté à faire basculer les abonnés du cuivre vers la fibre. Actuellement il y a un opérateur qui investit beaucoup. C'est Orange. A l'Arcep, nous pensons que les Français ne se convertiront massivement à la fibre que s'il y a un marché vraiment pleinement concurrentiel. Ce n'est pas toujours le cas aujourd'hui.

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(*) Les « chatbots » sont des programmes informatiques capables de converser avec une personne réelle. Ces intelligences artificielles apprennent de leurs discussions. Certains imaginent qu'à terme, elles seront capables de prendre des décisions, et auront leur place dans l'entreprise. Pour l'heure, les « chatbots » demeurent en phase d'expérimentation. En témoigne l'essai malheureux de Tay, l'intelligence artificielle lancée par Microsoft sur Twitter en mars dernier, qui est devenue raciste et sexiste au contact des internautes.

Sur le site de La Tribune



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