Free vient d'annoncer son offre de téléphonie mobile. Pensez-vous
que ce nouvel arrivant va changer la donne sur le marché ?
Il me semble que Free Mobile change la donne. Pour le marché de la téléphonie
mobile en France, j'observe quatre ruptures : d'abord, les offres de Free sont
simples et peu nombreuses (deux), alors qu'il existe près de 1.000 offres
mobiles en France actuellement. Ensuite, Free sépare totalement le prix
du forfait de celui du terminal. En troisième lieu, la relation entre
l'opérateur et le client se fera essentiellement par Internet. Enfin,
bien sûr, le prix des deux offres proposées est très bas.
C'était d'ailleurs l'objectif de l'attribution de cette quatrième
licence mobile. En 2009, le gouvernement et le régulateur ont décidé
de mettre en vente cette licence car nous avons fait ensemble le constat que
le marché mobile avait une structure oligopolistique et donc insuffisamment
concurrentielle. Ce marché se caractérisait par une rente de situation.
Il fallait un nouvel entrant pour l'animer car le prix du panier moyen de consommation
mobile en France était supérieur à celui des autres pays
européens comparables.
Avez-vous été surpris par ces offres ?
Non, car elles correspondent, pour l'essentiel, aux engagements que Free avait
pris lors de l'acquisition de la licence dont les dispositions sont publiées
sur le site de l'ARCEP depuis janvier 2010. L'offre à 2 euros m'a tout
de même surpris. C'est l'équivalent d'un service universel mobile.
Il est possible qu'avec cette offre, le marché de la carte prépayée
se réduise en France, ou alors se cantonne à des niches telles,
par exemple, que les offres prépayées dites ethniques ou destinées
à l'international.
Sur quels points allez-vous être attentif à l'avenir chez ce
nouvel opérateur mobile ?
L'avenir (les comptes 2012) dira si le modèle économique d'Iliad
est viable. L'ARCEP sera très attentive à ce que les obligations
en matière de couverture de la population soient atteintes, en temps
et en heure. Le réseau de Free Mobile doit par exemple couvrir 75 % de
la population en janvier 2015. Une autre chose, que nous regarderons de près,
est la qualité de service. Une offre, c'est un prix et un service. Cela
passe par un service après-vente efficace. Nous vérifierons aussi
que l'offre illimitée le soit véritablement.
Les opérateurs télécoms se plaignent d'être surtaxés,
les taxes spécifiques au secteur représentant selon eux 25 % en
plus. Quel regard portez-vous sur la fiscalité des télécoms
?
Les télécommunications sont un secteur qui est réputé
faire plus de marge que les autres et qui est donc plus taxé que les
autres. Mais s'y ajoute une fiscalité propre qui s'accroît, pour
financer notamment l'audiovisuel public ou le cinéma. On ne peut pas,
en même temps, s'inquiéter, à juste titre, de la situation
économique des opérateurs et de leurs investissements, et augmenter
indéfiniment la fiscalité.
Ne craignez-vous pas que les opérateurs en place soient contraints
de réduire leurs investissements ou de licencier pour s'aligner sur les
tarifs de Free ?
Les opérateurs ont dit qu'ils allaient revoir leurs offres. Je constate
que depuis le décret d'août 2009 ouvrant la voie à une quatrième
licence, le marché s'est animé, de façon accélérée,
avec des baisses de prix, des offres nues ou sans engagement. Les opérateurs
mobiles savaient que Free s'était engagé, entre autres, à
fournir une offre d'au moins 3 heures de voix pour moins de 20 euros. Ils savent
également que les marges de manœuvre du quatrième opérateur
ne sont pas extensibles à l'infini, puisque ce dernier doit continuer
à investir dans la fibre, dans le mobile, et louer de la capacité
à Orange. Cela étant, il est clair qu'ils vont voir leurs marges
baisser sur le mobile. Comment y faire face ? Il leur est d'abord possible de
réduire les sommes qu'ils versent à leurs actionnaires. Si l'Etat,
qui est le principal actionnaire de France Télécom, souhaite que
cet opérateur maintienne ses investissements à un haut niveau,
il peut accepter une baisse du dividende : il a clairement un choix à
faire. Ce serait un signal important. S'agissant d'un éventuel ajustement
sur l'emploi, évoqué par certains, je note que depuis trois ans,
alors que l'intensité concurrentielle sur le marché mobile s'est
sensiblement accrue, l'emploi a cessé de baisser dans le secteur, après
une diminution constante pendant dix ans. A l'inverse, en Espagne, l'emploi
a fortement diminué dans le secteur des télécoms sans aucun
lien avec un nouvel entrant sur le marché mobile. Enfin, Free a annoncé
qu'il créerait plus d'un millier d'emplois. Dans ce contexte, il est
téméraire d'affirmer que l'arrivée d'un nouvel entrant
fera baisser l'emploi surtout que le marché mobile s'accroit sans cesse
en nombre d'abonnés et en volume. Il s'agit donc de se partager un "
gâteau " croissant.
Les opérateurs virtuels mobiles (MVNO) seront les premiers à
pâtir de la concurrence de Free, dont l'offre à 2 euros pour une
heure, qui donne 8 euros pour trois heures, " tue " littéralement
le prépayé et le tarif social à 10 euros. Allez-vous faire
quelque chose pour les aider ?
Le tarif social actuel à 10 euros a assurément peu d'avenir.
S'agissant des MVNO, le marché devra se rationaliser, comme cela s'est
déjà passé avec les fournisseurs d'accès à
Internet, qui se sont regroupés. L'Autorité a poussé les
opérateurs de réseau à donner plus de marge de manœuvre
et plus d'autonomie aux MVNO : sur la 3G et la 4G, ils ont pris des engagements
forts en ce sens, notamment selon le modèle de " full-MVNO ".
Tous les titulaires de licences 4G l'ont accepté. Mais nous ne pouvons
pas faire plus. En 2005, l'ARCEP a envisagé de réguler le prix
auquel les MVNO s'interconnectent au réseau de leur opérateur
de réseau. Mais la Commission européenne s'y est opposée.
Enfin, les MVNO, comme ils l'ont déjà fait, vont investir des
niches. Je rappelle que leur part de marché a doublé en un an.
Propos recueillis par Guillaume de Calignon, Alexandre Counis et Solveig Godeluck